Aïd d'enfant et saute-mouton !!

Petite je n'avais pas vu beaucoup de moutons à Alger, nous n'avions pas les moyens d'en sacrifier et ceux qui le faisaient se montraient très pudiques et discrets . 
En ce temps là les moutons ne se promenaient pas dans les boulevards et avenues , ne se battaient pas dans la rue , ne semaient pas leur crotte dans les escaliers , ne pissaient pas dans les ascenseurs et ne mangeaient pas leur foin sur les palliers . Ils étaient probablement apprivoisés à ne pas se conduire comme des cochons ....ou alors ce sont leurs propriétaires qui étaient simplement éduqués . 
C'était le temps des restrictions , des pénuries et des rationnements ; acheter un mouton pour les familles de fonctionnaires que nous étions était perçu comme un étalage de richesse et de l'exhibition .
Je me souviens particulièrement d'un Aïd El Kebir , je devais avoir 7 ou 8 ans ; j'accompagnais ma mère au marché du Champ de manoeuvres (je n'ai jamais compris pourquoi aller aussi loin alors que celui de Clauzel était beaucoup plus proche du quartier de la Grande Poste où nous habitions, mais bon ! )...En traversant la rue Hassiba Ben Bouali pour rentrer , mes petits bras écartelés par le panier trop lourd que je portais , je levais les yeux au ciel lui demandant pourquoi maman me choisissait toujours pour cette corvée ( il faudra qu'elle m'explique un jour ça aussi ! ) , et c'est alors que je vis une masse blanche et frisée en tomber et atterrir sur une voiture stationnée . C'était un mouton . Mais non ce n'était pas une réponse du ciel ni le don d'un Dieu clément , il venait simplement d'un balcon .
"Ya settar !!! Ya settar !!!" criaient les gens qui accouraient de toute part . 
"On peut encore le sauver !! Il est toujours vivant !!!" 
"Appelez Dahmane ....Que quelqu'un ramène Dahmane !!" 
Moi je restais sur place , pétrifiée , mon coeur battant très fort et implorant Allah que le fameux Dahmane arrive à temps pour secourir le beau bélier aux cornes ondulées. 
Dans ma tête de gamine mille questions et auto-réponses se bousculaient :
Comment sauve t'on un mouton blessé ?? 
Sûrement comme pour les humains par ambulance il sera évacué !! Oui mais je n'entendais pas de pin pon pin pon arriver !
Peut être que Dahmane allait venir de l'hôpital Mustapha juste à côté !? 
C'est cela ! Il devait être médecin ou infirmier ! Oui mais alors ....pourquoi maman n'a pas bougé pour aider ? C'était pourtant son domaine , la santé !

Maman avait déposé ses paniers , elle me tendait un flan pâtissier qu'elle venait d'acheter ( le meilleur d'Alger ! ) ....il paraît que j'étais devenue aussi pâle qu'un papier (ironique pour la kahloucha que j'étais ) , il fallait me revigorer ...
La foule continuait à s'agglutiner autour du blessé mais je pouvais encore l'entrevoir , un filet de sang suintant de sa narine ; il ne se débattait plus , respirait avec peine et sur le point de partir. ....quand soudain surgit un géant !! ( du moins c'est ce que voyaient mes yeux d'enfant ! )
À bout de souffle , les cheveux en bataille , tricot de peau et pantalon retroussé ( inapproprié pour un soignant même pour animaux , j'avais pensé .....et puis il faisait un peu frisquet ! ) ; le géant faisait signe aux badauds de se disperser pour le laisser passer. Aux mines soulagées j'avais compris que c'était le Dahmane tant attendu !! 
"El hamdoulah !! " 
Ma petite cervelle continuait à bouillonner : 
Comment mon géant allait il sauver le blessé ? Peut être allait il lui masser la poitrine, j'avais vu ça dans un film !!
Peut-etre même qu'il lui ferait du bouche à bouche ! ? Beurk. ......c'était un mouton et puis il y avait du sang. 
D'ailleurs où était sa trousse de secours et les pansements ? !

Le mystère ne dura pas longtemps , quand d'un seul coup de couteau bien aiguisé , le géant trancha la gorge du mouton . 
"Ya3ttik essaha !! Ya3ttik essaha !!" qu'on lui disait en le félicitant ; mais moi je ne comprenais plus rien en regardant la mare de sang : 
Il l'a égorgé ? .......mais ils disaient qu'on allait le sauver ! N'est ce pas maman ? 
Ma mère en colère parce que j'avais fait tomber mon flan sous l'effet de la surprise me répondit sèchement : 
"C'est sa viande qu'on sauve idiote ! Il fallait l'égorger avant qu'il ne rende l'âme pour qu'elle soit propre à la consommation !
Tu sais combien coûte un mouton ?! Hein , tu ne ne le sais pas ? " 
Et les côtelettes qu'il y a dans ton panier, tu crois que ça pousse comme le blé ? Et le foie que tu aimes tant , tu crois que ça vient des vergers ?! Hein ? Réponds ! "

Non je ne comprenais pas ....je regardais les gens qui venaient féliciter l'homme de la situation. ...et puis cette femme en jebba rouge qui se frappait le visage et hurlait de son balcon comme si elle venait de perdre son enfant ; elle était en bas à présent , la jebba toujours retroussée , retenue par les élastiques de sa culotte (ne me demandez pas pourquoi , secret culturel) , elle était descendue en trombe et remerciait vivement entre deux sanglots le superman qui venait de la sauver en sauvant (???) son mouton .
"Que Dieu te récompense ya khouya Dahmane ! Ya kheda3ti ! Ya wakhdi ! Ton oncle Mohamed m'aurait égorgée moi si le mouton était perdu ! " 
Dahmane en bon wlid el houma lui embrassa la tête en l'invitant à remonter chez elle pour préparer les bassines et beaucoup d'eau (et oui c'était du temps où les robinets sifflaient plus que ne coulaient ).........mais oui bien sûr que lui et les voisins allaient s'en occuper ......mais oui bien sûr qu'ils allaient tout monter à la terrasse , dépecer et nettoyer avant que 3ammi Mohamed ne soit rentré ........mais non elle n'avait pas à s'inquiéter !
Elle continuait quand même à se justifier , culpabilisant d'avoir failli à ses responsabilités . Le makrout , les enfants , le ménage , elle ne pouvait pas être au four et au balcon ! Comment diable ce sacré mouton a t'il pu se libérer pour se jeter du 4ème étage ! Wlid lahram il paraissait pourtant docile et sage ! 

C'était la première et dernière fois que je voyais un mouton égorgé dans une rue à Alger ; mais de temps en temps j'entendais parler d'un autre mouton qui aurait sauté d'une fenêtre ou d'un balcon dans tel ou tel quartier. Je me disais alors que ces moutons rebelles préféraient risquer la mort en quête de liberté plutôt que de rester liés pour être sacrifiés ; et à chaque fois que j'entendais celui de nos voisins du dessous enfermé dans la salle de bain tristement bêler, je lui chuchotais de notre fenêtre : "Saute mouton , saute !! " . 

Saha Aidkom , l3id amervouh , bonne fête le monde et l'humanité !!