Le Soir d'Algérie
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Par Ahmed Tessa

Le voyage organisé s’annonce excitant pour ce groupe de jeunes étudiants dont c’était aussi le baptême de l’air. Ils ont tellement entendu parler du Bosphore et d’Istanbul qu’ils en ont rêvé des jours avant le départ. 
L’initiateur de cette opération, Hadj Brahim, la soixantaine bien tassée, a choisi la destination au motif que la Turquie est un grand pays musulman. Mieux, il ne cesse de clamer que le parti politique d’Erdogan, au pouvoir depuis une douzaine d’années, a les mêmes initiales que celui où il active, ici en Algérie ! Avant de prendre l’avion, il rassemble ses jeunes troupes pour un briefing insolite. Le hall de l’aéroport Houari-Boumédiene a pris l’air d’une mosquée, avec notre brave hadj dans le rôle d’imam. «N’oubliez pas deux choses : vous appartenez à un pays qui a fait une révolution au nom de l’islam et vous allez visiter un pays où les principes de notre religion sont scrupuleusement observés.» Et de continuer son prêche d’un air solennel et plein d’emphase : «Nous débarquons jeudi soir. Le lendemain nous sommes vendredi, jour de prière commune. J’espère que vous avez ramené tout ce qu’il faut pour honorer votre statut : la sedjada (le tapis de prière) et le kamis.» Il n’avait pas besoin de parler de hidjab, les trois jeunes étudiantes présentes le portent, même s’il est de couleur noire. Les orientations/instructions ne résisteront pas à la réalité turque. De choc en choc, notre hadj a failli connaître l’overdose. Suivons son périple.
Il est connu que l’aéroport et la compagnie aérienne sont les premières vitrines d’un pays. A bord de l’Airbus de la Turkish Airlines, au moment du dîner, la stewardess proposa à notre hadj différentes boissons. A sa grande surprise, il vit des bouteilles de vin sur le chariot. Il refusa poliment et exécuta une prière à voix douce. Premier couac et bonjour la suite. 
Après l’atterrissage et la récupération des bagages, le groupe passe dans l’immense hall de l’aéroport Atatürk. D’immenses magasins baignés de lumières les accueillent. Impossible de ne pas regarder le premier d’entre eux : une grande boutique bien achalandée en bouteilles de vins et de liqueurs aux étiquettes étincelantes. Toutes les marques du breuvage de Bacchus y sont exposées. «Mais où suis-je donc ? A moins que je n’hallucine.» L’un des jeunes étudiants du groupe n’était pas dupe du spectacle. Il fut pris d’un fou rire en observant la mine contrariée du sympathique Hadj Brahim. 
Dans les chambres de l’hôtel, un cinq étoiles en plein centre d’Istanbul, de petits frigos exhibent leurs richesses : fruits, eau minérale, mais aussi bière et petites bouteilles de vin fin. Hadj Brahim fut pris de rage, il descendit les escaliers et fonça vers la réception pour demander à changer de chambre. «Impossible, elles sont toutes les mêmes.» lui répondit le réceptionniste, en arabe égyptien. La nuit ne sera pas de tout repos. Hadj Brahim la passa prosterné en direction de la Kaâba. Il exécuta prières sur prières jusqu’à l’aube.
Dans la salle de restaurant, au petit-déjeuner, il arriva le dernier, les yeux gonflés d’insomnie, et la barbe en broussaille. 
Il n’avait pas le choix de la table. Une seule place était disponible. Il tomba nez à nez avec un couple dont la jeune femme portait une mini-cuissette et un décolleté indécent pour des yeux «tartuffiens». 
Il décida de se lever pour prendre son petit-déjeuner quelque part dans le quartier. Mauvaise journée pour lui : accolé à l’hôtel, le café où il entra était bondé. 
Des couples de jeunes Stambouliotes, les uns en tenue de vacances, d’autres en attente de partir au travail, costume-cravate et barbe rasée de près. Les femmes habillées en tenue d’été libèrent leurs corps des lourdeurs étouffantes et, suprême insulte à ses convictions, les voilà qu’elles fument – y compris celles habillées de l’élégant tchador à la turque. Il y avait aussi beaucoup de touristes étrangers, avec l’accent chantant leurs langues maternelles. 
Ce sont les amoureux d’Istanbul la laïque : des Anglais, des Asiatiques, beaucoup de Moyen-Orientaux. Ces derniers, notamment les femmes, se laisseront aller aux délices d’une liberté dont ils souffriront l’absence à leur retour au pays. Les idées se bousculent dans la tête de Hadj Brahim. Ces scènes provoquent son regard. Il décide de rebrousser chemin vers l’hôtel. Il jeûnera en ce premier vendredi en Turquie. Se préparant à la prière du D’hor, nos jeunes touristes, tout de blanc vêtus, se rassemblent au niveau de la réception. A leur vue, le réceptionniste égyptien accourt vers eux pour leur communiquer une information de taille : «Ici, le port du kamis wahabbite est assimilé à une tenue féminine. Les Turcs ne le portent jamais. Ils vont vous regarder d’une drôle de façon. Je vous conseille de l’enlever.» Un seul refusa de respecter la consigne. Il sera à la peine sur son chemin vers la mosquée, ne supportant pas les quelques regards désapprobateurs. Sa réaction est épidermique. Il insulte. Un regard haineux en guise de réponse, et ce, avant d’entrer dans le saint des saints : la maison de Dieu. El hadj fulmine. Mais que faire, si ce n’est laisser passer l’orage ? Il sera calmé et réconforté par le muezzin avec son bel appel à la prière. Pas de décibels endiablés, juste de quoi alerter le voisinage de proximité avec une voix mielleuse débitant les versets en une douce musique. A Istanbul, les comportements religieux sont différents de ceux des villes algériennes : point d’ostentation ou de tapage. On va à la mosquée en tenue propre, sans rameuter les copains ou exhiber son accoutrement acheté de Riyad ou de Djeddah. Les Stambouliotes disposent d’un entracte pour prier et retourner au boulot. 
La Turquie a adopté le week-end universel et vendredi n’est pas férié. Le contexte algérien expliqué aux Turcs les fait frémir. Ils ne comprennent pas qu’on mette à fond la sono de la mosquée, cinq fois par jour. La lutte contre toutes les pollutions n’est pas un vain mot. Et pas seulement celle du bruit. En effet, nous avons été frustrés lors de notre séjour. Et de quelle manière ! Nous étions en manque de certains éléments familiers – et ô combien appréciés dans notre quotidien de citadins du IIIe millénaire : les ballets sonores et visuels des mouches, des moustiques, des sachets plastiques et des klaxons vociférant des voitures. Point de tout cela à Istanbul ! Pas la moindre trace qui nous ferait rappeler nos chers villes et villages d’Algérie, ce pays des miracles tant vanté par les gardiens de la pensée unique. Désolant et déprimant pour des drogués au «civisme citoyen» à l’algérienne que ces tableaux vivants offerts à la vue du touriste étranger. Tout est nickel dans les rues : les ouvriers de la voierie s’y activent à longueur de journée. Ils ne sont pas à la peine comme les nôtres : le civisme à la turque leur facilite la tâche. Un civisme citoyen qui puise son essence dans le mariage harmonieux entre les nobles valeurs de l’islam et celles de la laïcité, respectueuse de toutes les religions. «Point de contrainte en religion» ; «vous avez votre religion, j’ai la mienne» : ces deux préceptes de l’Islam nous ont été assénés, dans un français correct, par un jeune étudiant d’Istanbul. 
A la question de savoir si, en Turquie, le mot ihoudi (juif) était suivi de la formule typiquement algérienne, hachak (traduit en «sauf ton respect»), il reste ébahi. Il n’avait jamais entendu pareille formule. 
Ce respect de la diversité se lit partout où le regard vous porte : dans l’espace public en premier. Quelques églises et synagogues côtoient les nombreuses mosquées, véritables joyaux d’architecture. Dans les supérettes ou les petites échoppes d’alimentation, le touriste a le choix des achats. 
La charcuterie halal côtoie la haram, celle en viande de porc. Les boissons gazeuses cohabitent avec les boissons alcoolisées locales et étrangères : bière, vin, liqueurs et spiritueux. Quand elles sont respectueuses de la tenue conservatrice, les citadines d’Istanbul recouvrent leur beau chignon d’un foulard aux couleurs chatoyantes. Leur visage est ainsi bien mis en évidence. 
Ce qui ne les empêche pas de porter le pantalon ou de consommer les produits masculins dans les cafés, les pubs (bars) ou restaurants. Elles sont libres au sens plein du terme. Personne pour les invectiver ou leur proférer des phrases assassines. Les seuls niqab ou hidjab entrevus sont ceux de touristes du Moyen-Orient, des Saoudiennes en majorité. Les hommes d’Istanbul vivent leur islam, leur chrétienté ou leur judaïté de façon naturelle, sans signes ostentatoires. Dans les rues, aucune trace de barbus à la mode intégriste, comme chez les juifs orthodoxes, par exemple. La tolérance, moteur du «vivre-ensemble» se traduit en une règle d’or appliquée à la perfection par tous les Stambouliotes. C’est par cette valeur humaniste que se fructifient les trésors touristiques de cette grande puissance économique : ses sites paradisiaques, ses monuments historiques, ses traditions culinaires et ses potentialités hôtelières. Et cette manne touristique rapporte, chaque année, des milliards de dollars et des millions de touristes qui trouvent tout ce dont ils ont besoin – y compris un vendredi saint. Un aspect du comportement des habitants d’Istanbul nous a intrigués. Dans les ruelles adjacentes aux grandes artères du centre-ville, et à chaque entrée d’immeuble sont déposés deux bols, l’un plein d’eau et l’autre de nourriture. 
Les chats et les chiens errants du voisinage y trouvent leur compte. Une marque de respect à leur égard qui les différencie du sort de leurs congénères d’Algérie soumis à la torture, à l’abattage sommaire ou, pire, à l’empoisonnement. Autre motif de curiosité : la tenue de police est quasi invisible dans la ville. La circulation, très intense, ne semble pas perturber les citoyens. Il n’y a pas de bouchons ou de disputes entre conducteurs. Pas de klaxons intempestifs. 
Les feux tricolores sont omniprésents, même dans les petites ruelles. Grace au civisme des citoyens acquis au réflexe de la prévention routière, ces nombreux feux et les passages piétons régulent à eux seuls les énormes flux de voitures. Quant à la sécurité des personnes, elle est assurée par des policiers en civil. Très discrets mais efficaces. Nous avons assisté à une de leurs interventions contre un délinquant étranger surpris en flagrant délit de vol dans un magasin. 
Surgis de nulle part, deux jeunes civils brandirent les menottes pour le neutraliser. Notre séjour sera ponctué de visites des sites touristiques connus dans le monde entier. Il ne sert à rien de les décrire ici. 
Notre contribution a pour but de souligner la beauté fastueuse d’un atout aussi prestigieux que la beauté ensorcelante de ces monuments et de ces sites naturels. Il s’agit, vous l’avez deviné, de la richesse de cœur et de l’ouverture d’esprit des citoyens de Turquie. Des qualités en vogue dans la ville touristique d’Alger des années 1970. Mais qui ont malheureusement disparu sous les coups de boutoir d’une identité comportementale et vestimentaire importée… du néant des âges. Istanbul inspirera-t-elle nos belles villes ? C’est là un défi pour les Algériens.
A. T.